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Le mouvement social dans la tourmente

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Le consensus fragile marqué par la montée en puissance d'une SPD et de syndicats très majoritairement réformistes ou « révisionnistes » vole en éclat avec le déclenchement de la Première Guerre Mondiale. L'union sacrée prônée par tous les dirigeants politiques ne résiste pas à une guerre que les stratèges allemands, pour des raisons économiques et militaires, avaient espéré courte. Avec les pénuries liées au blocus et l'enlisement du conflit, l'économie allemande est progressivement asphyxiée.

Les défaites militaires de l'année 1918 accentuent la tension et poussent les dirigeants allemands à envisager toutes les solutions pour aboutir à une défaite honorable. L'abdication de Guillaume II n'empêche toutefois pas la vague révolutionnaire de toucher l'Allemagne. D'Empire, l'Allemagne devient une République puis une dictature dans les années 1930 avec l'arrivée d'Hitler au pouvoir.

Comment évoluent le communisme, le socialisme et le syndicalisme en Allemagne durant cette période troublée ?
1. La révolution de 1918-1919
a. La création de l'USPD
L'union sacrée prônée par le SPD ne résiste pas longtemps. Dès l'automne 1914 s'élèvent des voix contre cette union sacrée acceptée à contre-cœur. Un groupe se forme autour de Karl Liebknecht avec Rosa Luxembourg, Franz Mehring et Clara Zetkin.

Doc. 1. Portrait de Rosa Luxembourg (ou Luxemburg, 1870-1919), militante communiste et révolutionnaire allemande, cofondatrice du mouvement révolutionnaire spartakiste (spartakisme ou parti social démocrate allemand)

À partir de janvier 1916, ils rédigent des « lettres politiques » qu'ils signent Spartacus, ce qui donne ensuite le nom au mouvement révolutionnaire spartakiste. Bernstein rejoint ce groupe de réflexion qui veut infléchir l'Union sacrée. En 1917, la direction du SPD décide d'exclure ces dissidents qui forment peu après l'USPD, le parti social-démocrate indépendant.

Au fur et à mesure des défaites, les classes dirigeantes et l'État-major envisagent la possibilité d'une défaite tout en craignant une révolution sur le modèle de la révolution bolchévique qui vient d'éclater en Russie. Cette crainte pousse le chancelier Max de Bade à transmettre sa charge à Ebert, le leader du SPD, dans l'espoir qu'il saura négocier au mieux la défaite et éviter l'embrasement social après l'abdication de Guillaume II (9 novembre 1918).

Doc. 2. Portrait de Friedrich Ebert (1871-1925) à son bureau dans le château de Weimar, Allemagne ; République de Weimar.

Ebert négocie avec l'USPD pour former un gouvernement à parité mais Liebknecht pose des conditions impossibles à la création de cette coalition.
b. Les mouvements révolutionnaires
La Révolution éclate à Kiel le 3 novembre 1918 et prend la forme d'une mutinerie de la flotte allemande. Un conseil d'ouvriers se forme sur le modèle des soviets russes. L'insurrection gagne rapidement les ports de la mer du Nord comme Lübeck ou Hambourg. C'est un mouvement qui se politise en gagnant les autres régions allemandes. À Stuttgart, un conseil ouvrier veut négocier la paix ; à Münich on proclame une « République socialiste de Bavière ». Dresde et Leipzig se soulèvent. Puis Cologne, Hanovre et Brunswick. Les SPD et les USPD, ou les Spartakistes, prennent la tête des soulèvements, en fonction de leur popularité locale.

Un mouvement insurrectionnel éclate à Berlin le 9 novembre 1918. L'armée rejoint les insurgés qui affluent en masse vers le centre. Liebknecht fait hisser le drapeau rouge sur le château royal de Prusse et fait proclamer la « république socialiste libre ».

Doc. 3. Révolte spartakiste de février 1919 en Allemagne. Manifestation devant la Porte de Brandebourg (Brandenburger Tor) en mars 1919. Les snipers sont postés sur les toits à Berlin, Allemagne

Le SPD de Ebert souhaite profiter de cette révolution sans se laisser déborder. l'USPD n'est différente du SPD que sur son refus de l'Union sacrée. Les Spartakistes au sein de l'USPD constituent un groupe à part entière avec Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg à leur tête. Ils prônent la révolution, l'internationalisme et le pacifisme. Ils refusent la participation au pouvoir proposé par le SPD car ils veulent instaurer la dictature du prolétariat. Ce refus les isole.

En revanche, la coalition SPD - USPD - Indépendants devient populaire en levant la censure et en accordant la liberté d'association, de réunion, d'opinion et de culte. Ceci en étendant le suffrage universel et en annonçant l'élection d'une assemblée constituante. Cette popularité est renforcée par l'habileté d'Ebert :

• Il obtient l'aide et le soutien de l'Entente et des États-Unis : pour les alliés, une révolution serait « pire que la guerre », selon le Maréchal Foch ;
• Il peut compter sur l'État-major dirigé par Gröner pour mettre fin aux mutineries ;
• Il encourage les dirigeants syndicaux liés au SPD à négocier avec le patronat en garantie d'une lutte contre les factions révolutionnaires : les ouvriers obtiennent la journée de 8 heures, des conventions collectives et la reconnaissance des syndicats, entre autres.

Les conseils ouvriers se rangent à l'idée d'une assemblée constituante élue au suffrage universel et désavouent l'idée de soviets des spartakistes. L'USPD éclate : la gauche spartakiste fonde le KPD (Parti Communiste Allemand).

Peu après, en janvier 1919, la révolution est écrasée dans le sang par les Corps Francs (milices constituées de soldats démobilisés) qui encerclent Berlin et massacrent les insurgés au cours de la « Semaine Sanglante » (6 au 13 janvier). Liebknecht et Rosa Luxembourg sont assassinés. En avril, la Bavière tombe à son tour après une répression féroce. Les Corps Francs rétablissent l'ordre dans toute l'Allemagne. LE SPD remporte l'arment les élections du 19 janvier 1919 et établit une république, qu'on appelle la République de Weimar.

Doc. 4. Assemblée nationale constituante de la République de Weimar. Allocution de Friedrich Ebert (1871-1925) après son élection comme président du Reich. A gauche de la tribune de l'orateur se trouvent les commissaires
2. De Weimar à Hitler
a. Des évolutions différentes
La sociale-démocratie, les syndicats et les communistes vont connaître à l'époque de la république de Weimar des évolutions différentes. Les syndicats décident au congrès de Breslau en 1925 d'abandonner le principe de la lutte des classes pour s'en tenir à une politique visant à des accords contractuels avec le patronat afin d'améliorer concrètement les conditions de vie des ouvriers.

Le SPD adopte les idées de son expert économique Hilferding sur le « capitalisme organisé»  : selon lui, le monde capitaliste s'est rationalisé à travers les crises et ne cherche plus à faire valoir la loi du plus fort mais à organiser plus scientifiquement la production, quitte à admette une planification de l'État (c'est plus ou moins la position de Rathenau, le président d'AEG à l'époque). Dans ces conditions, le capitalisme a déjà une forme socialiste. Il suffit donc de prendre le pouvoir par les urnes pour l'accompagner dans cette voie. Du reste, après la victoire du SPD aux élections de 1928, on ne note pas une inflexion politique majeure après le gouvernement de droite conservateur.

Le KPD issu du spartakisme est un adversaire résolu de la république de Weimar, ce qui le conduit à boycotter les élections de la constituante en 1919. Il est divisé jusqu'en 1925 entre « droitiers » et Í« gauchistes », les seconds partisans de l'insurrection. Plusieurs purges visent à les éliminer en 1919, 1920 et 1923. Le KPD monte en puissance au cours des années 1920, passant progressivement de 9 % en 1924, à 10,6 % en 1928, 13,1 % en 1930 puis 14,3 % en 1932 et 16,9 % à nouveau en 1932. Cette montée en puissance solitaire se fonde sur le refus d'une union avec le SPD. Cette désunion de la gauche accélère l'arrivée d'Hitler au pouvoir en 1933.
b. La répression du mouvement ouvrier sous le Troisième Reich
Hitler devient progressivement l'homme fort de la politique allemande, notamment à la faveur de la crise économique de 1929 qui touche très sévèrement l'Allemagne. En dépit de sa victoire aux élections de 1932, Hindenburg ne veut de lui comme chancelier qu'à condition qu'il s'allie au centre. Hitler fait échouer les négociations et obtient d'Hindenburg une dissolution du Reichstag
Il peut mener la campagne avec les moyens de l'État et se livre à une propagande et à une agitation politique telle que le résultat des élections ne fait aucun doute. Hitler fait ainsi incendier le Reichstag en février 1933 par un garçon manipulé par les Nazis. Celui-ci se déclare communiste, ce dont Hitler prend prétexte pour interdire le Parti communiste et arrêter ses dirigeants et ses 4 000 permanents.

 
Doc. 5. Incendie du Reichstag de Berlin pendant la nuit du 27 au 28 Février 1933 provoquée par Marinus van der Lubbe (1909-1934).   Doc. 6. Article sur l'affaire de l'incendie du Reichstag - in Vu 26041933  

La victoire acquise, Hitler interdit les partis politiques, les syndicats et les groupements.

• Après l'interdiction du KPD le 28 février 1933, c'est au tour du SPD. Certains s'enfuient pour continuer le combat politique depuis Prague. D'autres choisissent la passivité ou la retraite politique, comme Noske ou Severing. Certains, enfin, espèrent se concilier la bienveillance du régime nazi en acceptant de transformer le SPD. Mais le 22 juin 1933, il est tout de même interdit.

• Les syndicats sont tentés eux aussi par une « politique de présence ». Pour se faire accepter par le régime nazi, ils décident le 10 mars 1933 de ne pas prendre position sur les questions politiques. Le 1er mai 1933, ils participent même à la fête du travail. Mais dès le lendemain, les SA et les SS occupent leurs permanences et arrêtent les dirigeants syndicaux. Tous les syndicats sont fondus dans une nouvelle organisation à la solde des Nazis, le Front du Travail.
L'essentiel
La défaite de 1918, la faiblesse de la République de Weimar et la mise en place d'un pouvoir totalitaire par Hitler ont profondément marqué la société allemande. De même, ces événements qui se sont succédé en l'espace d'une quinzaine d'années ont mis les forces sociales face à des choix incomparablement plus difficiles que ceux proposés pendant la période impériale.

Si les syndicats et les SPD ont majoritairement joué le jeu du pouvoir et du réformisme réaliste, le KPD a joué une stratégie jusqu'au-boutiste qui n'a pas permis aux forces de gauche de lutter contre la montée en puissance des Nazis. En 1945, la question de l'union des socialistes et des communistes va à nouveau se poser dans un pays ruiné, occupé et bientôt divisé. La question du rôle des syndicats va lui aussi se poser dans un pays où la reconstruction devient une priorité.
Références
Serge Bernstein, Pierre Milza, L'Allemagne de 1870 à nos jours, Armand Colin, 1971, 1999.

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