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Du retour de mémoire au trop-plein de mémoires ? (1999-2012)

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La violence et la complexité des affrontements de la Guerre d'Algérie, la différence de significations des événements des deux côtés de la Méditerranée, le traumatisme de la perte d'une colonie de peuplement où vivaient près d'un million de Français sont autant d'éléments qui peuvent expliquer que de 1962 à 1999 la Guerre d'Algérie a fait l'objet d'une traitement particulier et que sa mémoire ait été longtemps occultée ou maquillée.

La génération des combattants de 1962 arrive en 1999 à l'âge mûr. Certains acteurs ont disparu parmi le personnel politique de l'époque, comme François Mitterrand. La génération des enfants de Harkis, de soldats engagés ou appelés, de combattants algériens s'emparent à ce moment-là de la question pour lever le tabou de la mémoire de la Guerre d'Algérie.

Longtemps cachée, honteuse, la mémoire de la Guerre d'Algérie fait son grand retour au début des années 2000, ouvrant le temps des procès, ouvrant aussi le temps d'un « trop plein » de mémoires qui rend difficile le travail de l'Historien.
1. La prise de conscience
La fin des années 1990 est marquée par une prise de conscience des différents acteurs des événements et de leurs descendants qui veulent lever le voile sur ce tabou ou solder les comptes d'une époque désormais plus lointaine.
a. Un sursaut des mémoires avec le passage de génération
• L’interrogation des descendants
Les acteurs des événements : revenus des combats dans une France du plein-emploi, ils ont souvent été pris par la nécessité de travailler, ont fondé des familles et n'ont pas eu le temps de revenir sur ces événements. Atteignant l'âge mûr et souhaitent au sein des familles se délivrer d’un poids, d’un secret ou de regrets ou de remords.

Les jeunes générations : elles éprouvent le besoin naturel de s'inscrire dans une histoire familiale comprise et apaisée; elles éprouvent aussi le besoin de comprendre quelle a été l'attitude du père ou du grand-père dans cette guerre. La jeunesse française, mais aussi la jeunesse d’origine algérienne sont touchées par ce phénomène que des révélations ravivent (sur la torture, notamment) .


• Le vote de 1999
Dans le monde politique, le vote à l’Assemblée Nationale du 10 juin 1999 reconnait à la quasi-unanimité le terme de  « guerre » pour qualifier les événements en Algérie. Il est significatif qu'une majorité des députés étaient alors des « anciens » d’Algérie, c'est-à-dire des personnes qui avaient vécu ou fait la Guerre d'Algérie.

Enfin qualifiés, les événements peuvent être analysés et compris en tant que tel. C'est à partir de ce vote en France que le dégel des mémoires s'amorce réellement. Longtemps contenu, il ouvre la porte au temps de la reconnaissance et au temps de la justice.
b. Le temps de la reconnaissance officielle
En France, le vote de cette loi ouvre le champ libre à la pose de cadres mémoriels permettant une reconnaissance officielle des différents épisodes de la Guerre d'Algérie :

- On peut citer la construction à Paris d’un « Mur » à la mémoire de soldats tombés en Algérie.

- On peut aussi citer la pose d’une plaque à la mémoire des victimes de la répression policière du 17 octobre 1961.

En Algérie, un double phénomène se développe : - D'une part, les grandes figures du nationalisme algérien, non-FLN, écartés jusque là de la célébration nationale sont reconnues et remises à l'honneur à travers des livres, des publications, des colloques ou des célébrations variées. L’aéroport de Tlemcen devient ainsi l'« aéroport Messali-Hadj » et l’Université de Sétif est devenue l'« université Ferhat-Abbas » en l'honneur de ces deux figures fondatrices du nationalisme algérien. D'autres personnages comme Mohamed Boudiaf ou Abane Ramdane réapparaissent aussi dans la mémoire collective.

- D'autre part, le travail de mémoire permet aux Algériens de lever le voile sur les massacres entre Algériens qui ont eu lieu pendant la Guerre d'Algérie. Le grand public apprend les atrocités commises par l'ALN contre d'autres branches du nationalisme algérien (contre les messalistes, partisans de Messali Hadj, par exemple), comme le massacre de Melouza de mai 1957 où 374 villageois ont été égorgés par une unité de l’ALN. Cette découverte et cette analyse des exactions commises intervient dans le contexte de l'analyse de la violence de la guerre civile dans laquelle le GIA a aussi commis de nombreuses atrocités. La guerre d'Algérie devient alors pour les Algériens une grille d'analyse pour comprendre la violence de la société algérienne et la nature du pouvoir issu de ces violences contre les opposants messalistes, berbéristes ou communistes. 

Doc. x. Guerre d'Algérie : de jeunes algériens brandissant le drapeau de leur pays lors d'un cesser le feu à la Kasbah de la ville d'Alger
 
c. Le temps de la justice
• Une mémoire offre une tribune à une autre mémoire

Le 16 octobre 1997, le procès de Maurice Papon pour son rôle dans la déportation des juifs de Bordeaux pendant l’occupation allemande donne à l'Historien Jean-Luc Einaudi l’occasion de mettre en cause « la responsabilité personnelle, directe et accablante » de l’accusé dans la répression du 17 octobre 1961 par la police parisienne, alors que ce fait ne pouvait faire l’objet de poursuites à cause des lois d’amnistie relatives à la guerre d’Algérie.
 
À la suite de sa condamnation, Maurice Papon intenta un procès en diffamation contre Jean-Luc Einaudi mais fut dénouté par un arrêté du 26 mars 1999.

- Philosophiquement, la raison d'État qui avait toujours prévalu jusque là est remise en cause.
- Concrètement, il est apparu possible de revenir sur les lois d'amnistie.

Dans la foulée, de nombreuses plaintes sont déposées pour crimes contre l’humanité par :

- des familles de victimes algériennes de la « bataille d’Alger » de 1957 (à la suite des confessions sans remords du général Aussaresses),

- l'association « 17 octobre 1961, contre l’oubli » pour la reconnaissance par l’État d’un crime contre l’humanité à Paris ;

- des familles de disparus français d’Algérie

- des familles de « harkis » massacrés en 1962 après le cessez-le-feu ou après l’indépendance.
 
Toutes ces plaintes se sont vues refuser la qualification de crime contre l’humanité au motif de la non-rétroactivité des lois d’amnistie concernant la guerre d’Algérie.
 
La plainte pour l'apologie des crimes de guerre a été la seule voie efficace pour obtenir une condamnation, même symbolique, comme dans le cas du général Aussaresses. Des avocats comptent désormais sur la suprématie croissante du droit international pour faire évoluer le droit français.

2. Le trop-plein ?
Les mémoires de la Guerre d'Algérie se sont libérées et avec elles la volonté de faire vivre le souvenir, de la diffuser et de le transmettre. Cette aspiration légitime à commémorer ce qui reste un traumatisme est ambiguë. Perpétuer le souvenir de façon insistante, n'est-ce pas risquer de créer une concurrence des mémoires qui engagerait une perpétuation des tensions ?
a. Une concurrence des mémoires
En France, la mémoire de la Guerre d'Algérie est très vivace à travers l'activisme de deux communautés, notamment : les rapatriés d'Algérie (ceux qu'on appelle les « pieds-noirs ») et les Harkis.

Doc. y. Deux femmes françaises (pied noir) habillées très à la mode passant devant les hommes algériens attablés dans un café à la parisienne, Constantine, Algérie, 1930


- Les rapatriés d'Algérie agissent comme un groupe de pression dans le sud de la France où ils sont majoritairement installés. À Montpellier, un musée de l’Histoire de la France en Algérie a ouvert à l'initiative de Georges Frêche. À Perpignan un « mur des Disparus » rappelle la mort de milliers de Français d'Algérie depuis 2006. À l'échelle de la France, ce groupe a obtenu une reconnaissance plus que symbolique à travers la loi de février 2005, « portant sur la reconnaissance de la nation et la contribution nationale en faveur des Français rapatriés » qui rappelle le « rôle positif » de la colonisation.

« Plus de 5 000 personnes ont assisté dimanche à Perpignan, dans le sud de la France à l'inauguration d'un mur à la mémoire des disparus français et harkis de la guerre d'Algérie (...) Sur ce « Mur des disparus, morts sans sépulture en Algérie », familles de rapatriés d'Algérie et harkis ont découvert les noms des 2 619 disparus sur dix plaques de bronze placées autour d'une figure allégorique « à la mémoire des disparus morts sans sépulture. L'inauguration s'est déroulée en présence du secrétaire d'État à la Défense chargé des Anciens combattants, Alain Marleix ».
(Source : « Inauguration d'un mur dédié aux disparus français d'Algérie », La Dépêche, 25 nov 2007)


- Les Harkis représenteraient environ 400 000 personnes en France. Ils se sont battus jusqu'aux années 2000 pour obtenir reconnaissance de l'État pour leur engagement. En 2003, Jacques Chirac fait instituer une Journée nationale d'hommage aux Harkis et aux autres membres des formations supplétives des armées françaises, le 25 septembre de chaque année. Depuis, ils militent sur deux fronts : la régularisation des rentes et des indemnisations; la reconnaissance de l'abandon dont ils ont été victimes et des massacres qui s'en sont suivi.


En Algérie, les mémoires ne sont pas plus apaisées :

- La loi française de 2005 a provoqué des réactions passionnées. Le Président Abdelaziz Bouteflika a employé les termes de « négationnisme » et de « révisionnisme » pour la qualifier.   

- L’Organisation nationale des moudjahidins ou les Enfants des martyrs (chouhada) ont développé l’idée de la « criminalisation de la colonisation française » en réponse à la loi française de 2005. Cette revendication a débouché sur une proposition de loi déposée en février 2010 au Parlement algérien mais abandonnée depuis.

Cette concurrence des mémoires ravive naturellement des tensions entre les deux rives de la Méditerranée, mais aussi entre Français.
 
b. Des tensions ravivées
Au quotidien, les plaies de la Guerre d'Algérie et de la colonisation sont encore ouvertes :

- Les fictions de Rachid Bouchareb comme Indigènes en 2006 racontent la discrimination et l'inégalité dont souffrent les appelés musulmans d'Algérie lors de la Seconde Guerre mondiale, présentés comme des « héros que l'Histoire a oubliés ». Des projections « pour les classes » sont organisées et un « dossier d'accompagnement pédagogique » est proposé par Rachid Bouchareb. La polémique est vive dans la classe politique, notamment quand Rachid Bouchareb décide de présenter le film aux Oscars sous les couleurs de l'Algérie alors qu'il a la double nationalité.


- On peut s'interroger sur ces mémoires sélectives. Le même réalisateur dénonce avec Hors-la-loi, en 2010, les massacres commis par des Européens contre des indépendantistes musulmans. Mais rares sont les œuvres qui rappellent les massacres perpétrés par le FLN contre des Européens dans le Constantinois, ou contre des musulmans, comme à Melouza. Rien non plus sur la fusillade de la rue d'Isly du 26 mars 1962.

L'essentiel
En 2012, la commémoration des 50 ans des accords d'Evian pose toujours un problème politique. Le choix d'une date est là aussi un choix entre des mémoires : choisir le 19 mars, c'est considérer que la Guerre s'est terminée ce jour-là, alors que les fusillades de la rue d'Isly (26 mars 1962), les enlèvements d'Européens à Oran (5 juillet 1962) ou les massacres de Harkis (automne 1962) montrent bien que la guerre s'est prolongée.

Il est de ce point de vue tout à fait significatif que le Ministère des Affaires Étrangères ait finalement décidé de ne pas choisir de date mais de commémorer « l'année » de 50 ans de l'indépendance de l'Algérie.

C'est dire la difficulté à faire coexister les mémoires et combien le travail de l'Historien est compliqué par ces données subjectives. Sans doute ce travail est-il encore plus compliqué pour les Historiens français et algériens, trop impliqués affectivement pour avoir la distance nécessaire : on peut se demander s'il ne manque pas un Robert Paxton de la Guerre d’Algérie.

Enfin, et plus largement, c'est la place de l'Histoire et de l'Historien dans la société que nous avons interrogé. Ces débats autour de la mémoire ont d'ailleurs fait naître chez les Historiens une prise de conscience, comme en témoigne la pétition signée notamment par Elisabeth Badinter, Marc Ferro, Pierre Milza ou Pierre Nora, stipulant : « L'histoire n'est pas la morale. L'historien n'a pas pour rôle d'exalter ou de condamner, il explique. (...) L'histoire n'est pas la mémoire. (...) L'histoire n'est pas un objet juridique. Dans un État libre, il n'appartient ni au Parlement ni à l'autorité judiciaire de définir la vérité historique ». Ce qui semble en jeu aujourd'hui, c'est moins le débat entre la mémoire et l'Histoire que la liberté de l'Historien et donc, du citoyen.




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