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Parole et écriture

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Objectif
  • Prendre conscience des liens complexes entre parole et écriture.
Points clés
  • La parole est une capacité proprement humaine qui permet de réciter, raconter, argumenter, dialoguer et enseigner.
  • C’est une capacité très anciennement acquise par l’homme, bien antérieure à l’écriture, qui domine actuellement la civilisation occidentale.
  • La prépondérance actuelle de l’écrit, notamment à travers l’imprimerie et le numérique, ne doit pas nous faire oublier que l’écriture est un outil au service de la parole, un code qui évolue selon les usages et les pratiques, et que la parole conserve un indéniable pouvoir.

En considérant le livre, l’imprimerie et l’importance actuelle du numérique, on a tendance à définir notre civilisation occidentale comme une civilisation de l’écrit, par opposition aux civilisations orales qui privilégient la parole pour transmettre récits et connaissances communes.
Cependant, le rôle de la parole reste essentiel même s’il a tendance à être oublié ou négligé dans l’enseignement scolaire et universitaire : les grands orateurs marquent les esprits, parfois en dépit de leurs compétences réelles, et les plus grands sages ont délivré un enseignement oral avant tout. En quoi la parole et l’écriture s’opposent-elles et en quoi se complètent-elles ?

1. Éloge de la parole
a. Le propre de l’homme

La parole est perçue par les grands penseurs antiques comme le propre de l’homme, la faculté qui a permis de nous affranchir de l’état sauvage pour créer les villes, les arts, la culture et plus encore délibérer des lois, du juste et de l’injuste. Le rôle de la parole est de faire apparaitre nos pensées, nos volontés, nos idées, de les échanger et de pouvoir aussi chercher à convaincre. Pour Cicéron, c’est cet art qui nous offre une supériorité vis-à-vis des animaux, notamment parce qu’il nous permet de ne pas utiliser la force brutale pour nous défendre.

Le mythe de Babel dans l’Ancien Testament renvoie à la puissance de la parole, amoindrie par la division des langues. Les hommes en effet, sous l’impulsion du roi Nemrod, décident de construire une tour si haute qu’elle pourra atteindre le royaume de Dieu. Courroucé par leur orgueil, Dieu les punit en brouillant leur langue, les empêchant ainsi de communiquer les uns avec les autres.

Pour les Grecs, la parole se trouve au cœur de la rhétorique, mais aussi de l’enseignement. Un bon professeur, selon Protagoras, est aussi un bon orateur. S’il sait captiver les élèves, ils seront mieux formés. Socrate, le plus célèbre des philosophes grecs, n’a rien écrit de son enseignement. Il se méfiait de l’écrit. Même les philosophes connus pour leurs écrits, comme Aristote, délivraient avant tout un enseignement oral, dont certains en se promenant.

 

b. Enseignement et dialogue

Plus encore que la parole, jugée plus vivante que l’écrit, c’est du dialogue dont Socrate fait l’éloge pour enseigner. Il propose à travers le dialogue maïeutique de faire découvrir à son élève des connaissances qu’il possède déjà. De façon générale Socrate souligne l’aspect plus formateur et émancipateur du dialogue dans lequel le maitre échange avec l’élève, sans le condamner au silence, à l’admiration béate ou à l’ennui.

Pour Rabelais qui évoque longuement l’éducation de son héros Gargantua selon l’idéal humaniste de son époque l’éducation idéale est faite à travers de nombreuses lectures discutées entre le maitre et son élève. Chaque lecture faite à voix haute à Gargantua est suivie soit d’une explication orale, soit d’un échange sur les idées qu’elle fait naître chez l’élève.

À la fin du XXe siècle, de nombreux théoriciens en éducation proposent de privilégier le dialogue dans l’enseignement, que ce soit entre le professeur et les élèves (cours dialogué) ou entre les élèves eux-mêmes à travers l’apprentissage coopératif ou collaboratif. Dans le dialogue, on assiste idéalement à l’émergence d’une pensée co-élaborée par les interlocuteurs, il a un aspect exploratoire et imprévu qui le rend propice à la découverte de nouvelles connaissances ou à l’élaboration de la pensée.

2. Apparition de l’écriture et progressive domination
a. Les aspects historiques

On peut définir l’écriture comme un ensemble de signes graphiques ordonnés, qui se répètent et dont le sens est codifié. L’écriture apparait environ autour de − 3300 en Mésopotamie (alors que l’apparition de la parole articulée est estimée avoir apparu il y a − 100 000 ans). Les premières traces d’écriture découvertes en Mésopotamie transcrivent des échanges commerciaux. À l’époque, l’écriture est surtout pictographique, c’est à dire qu’elle utilise des pictogrammes, des dessins d’objets ou d’êtres familiers et stylisés.

Progressivement, notamment en Égypte, les pictogrammes utilisés pour retranscrire des objets du réel seront utilisés pour reproduire des sons. On passe ainsi, en Occident, d’un système pictographique à un système plus phonétique puis, à l’époque antique, à un système totalement phonétique (chaque élément de l’alphabet représente un son). En revanche, en Chine par exemple, l’écriture se compose d’idéogrammes, c’est-à-dire de signes représentant de façon symbolique une idée, un être ou un objet.

b. Les aspects mythiques

Comme pour d’autres événements fondateurs, de nombreux mythes et légendes ont été écrits sur l’invention de l’écriture. C’est le cas du mythe de Theuth, que Socrate raconte dans Phèdre. Selon le philosophe, l’écriture aurait été développée par le dieu Thot (ou Theuth). Vantant les mérites de son invention au roi Thamous, le dieu explique que l’écriture pourrait suppléer aux défauts de la mémoire humaine et permettre aux mortels d’étendre leurs connaissances. Le roi démontre cependant qu’il faut s’attendre à l’exact inverse. Selon lui, l’écriture représente un danger pour la mémoire : stocker des informations dans les livres conduit à moins les retenir soi-même et à se reposer sur l’écrit, ce qui, à terme, rendra les humains dépendants des livres. D’autre part, dans les livres, les connaissances sont figées et ceux qui les lisent ne doivent pas se croire savants avant d’avoir assimilé et rendu vivant ce savoir. Les livres peuvent donner l’impression d’être savants à celui qui les possède ou les a lus, mais ce seront des savants imaginaires, voire des ignorants prétentieux.

Quant aux mythes, aux légendes et aux contes, ils ont été transmis oralement, de génération en génération, avant d’être consignés à l’écrit. On estime par exemple que L’Iliade a été composée par Homère au VIIIe siècle avant J. C., mais retranscrite à l’écrit au VIe siècle avant J.C. seulement. De même, les chansons de geste du Moyen-Âge en France ont longtemps été transmises oralement, ainsi que les contes et le cycle des aventures des héros de la Table ronde. Ces longs poèmes épiques sont rendus plus aisés à mémoriser grâce à des formules qui se répètent et de rimes similaires pour une même laisse (une strophe de dimension variable dont les vers finissent tous par la même assonance ou rime).

3. Culture orale et culture écrite
a. Mémoire créative et mémoire mécanique

Une culture transmise oralement est vivante et en perpétuelle transformation. C’est ce que montre l’anthropologue Jack Goody dans ses travaux sur les processus de mémorisation et de transmission des connaissances au sein des cultures principalement basées sur l’oral. Il a par exemple observé que, dans un peuple du nord du Ghana (les LoDagaa), les conteurs ne se contentent pas d’apprendre mécaniquement un mythe et de le répéter. Ils privilégient au contraire une mémoire créative, c’est-à-dire une mémorisation qui laisse une place à la variation individuelle de chaque conteur. À l’inverse, dans les civilisations basées sur l’écrit, on privilégie la récitation « par cœur », ce qui limite grandement la part de créativité.

b. Supériorité de l’écrit sur l’oral ?

Dans les cultures basées sur la maitrise de la lecture et de l’écriture (ce qu’on nomme la littératie), la culture écrite bénéficie d’un prestige supérieur à la culture orale et populaire. La culture écrite correspond à la culture savante, académique et scolaire. Or, il est plus difficile d’acquérir les codes écrits qu’oraux, leur acquisition est moins spontanée, d’autant plus si le code écrit est complexe. Certains linguistes soulignent le fait que la culture écrite peut être volontairement élitiste, c’est-à-dire favoriser l’élite, des personnes considérées comme supérieures aux autres. L’orthographe française doit en partie sa difficulté à l’Académie française, qui a parfois choisi les variantes orthographiques les plus difficiles, de manière à différencier les gens savants et bien éduqués « des ignorants et des simples femmes », qui écrivaient plus phonétiquement. À partir du XIXe siècle, l’orthographe devient ainsi une pratique de distinction sociale.

Exemple
Écrire « nénuphar » est perçu comme un signe d’érudition, tandis qu’écrire « nénufar » est perçu comme barbare et profane. Pourtant, ce mot vient de l'arabe (nainufar, ninufar ou nilufar) et non pas d’une racine grecque qui justifierait le « ph ». Jusqu’au début du XXe siècle, c’est d’ailleurs l’orthographe « nénufar » qui était utilisée, ce que semblent ignorer tous ceux qui se plaignent d’une « simplification de l’orthographe ».

Actuellement, avec l’avènement des réseaux sociaux et du numérique, on assiste à un retour en force de l’oral dans les codes de l’écrit. Ce phénomène choque certains « puristes », mais nous rappelle que l’écrit sert aussi (voire avant tout) à retranscrire l’oral, y compris le langage courant ou familier. Dans un temps très court, se sont inventés à l’écrit de nouveaux codes et règles de politesse, dans les emails, les tweets, les billets de blog, les articles, les commentaires, sur les forums, les sites de rencontre, les réseaux sociaux... Une chose est sûre : on n’a jamais autant produit d’écrits au niveau mondial. L’impact des réseaux sociaux sur le niveau en orthographe ne serait pas significatif ; on observerait même une motivation plus élevée pour écrire et pour jouer avec l’écrit.

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