L'Odyssée : Lecture méthodique 1, la tempête (chant V) - Maxicours

L'Odyssée : Lecture méthodique 1, la tempête (chant V)

Objectifs :
Chercher une problématique, proposer une lecture méthodique, des axes de lecture qui éclairent l’épreuve ultime qu’endure Ulysse.
Les citations font référence à l’édition « La Découverte », traduction, notes et postface de Philippe Jaccottet.

Page 92-95, vers 291-392 « Ce-disant, il rallia les nuages (…) le calme se refit. »


Après avoir été libéré par Calypso, Ulysse prend la mer sur un navire qu’il a construit. Le dix-huitième jour de navigation, Poséidon l’empêche de s’approcher des côtes phéaciennes, promettant de multiplier les obstacles contre celui qu’il hait. (« Il aura (…) son poids d’ennuis ! ») Ainsi, le héros essuie une tempête apocalyptique (= relatif à la fin du monde) et subit la rancœur du Dieu, mû par la colère : Ulysse a crevé l’œil de son fils, le cyclope Polyphème qui a demandé vengeance à son père.

- Problématique :
L’épreuve ultime du héros, jouet du caprice des dieux, épreuve initiatique et révélatrice d’une force inextinguible.
1. L'épreuve ultime du héros : la colère des dieux...
a. L'épreuve suit un schéma narratif strict
L’épisode constitue une entité narrative close, de la situation initiale à la situation finale.

Situation initiale : v.269-281, dix sept jours de navigation sans interruption.
Le départ est sollicité par Athéna qui influence la décision de Zeus, départ accepté et accompagné par Calypso qui se résigne à abandonner son bien aimé retenu contre son gré.

Elément perturbateur : v.282-289, la rage et la rancœur de Poséidon.
Le « puissant Ebranleur des terres » s’oppose au retour d’Ulysse auquel il promet des mésaventures. Le périple d’Ulysse est perturbé par la haine d’un dieu qui veut venger son fils. Ainsi, l’aventure est déclenchée par une divinité adverse.

Péripéties : v.290-381, les étapes du naufrage d’Ulysse.
Le récit développe les multiples difficultés rencontrées par un humain contre l’immensité, la puissante colère divine.

Elément réparateur : v.382-390, l’aide des divinités féminines.
Ino, sous la forme d’une mouette, confie un voile talismanique à Ulysse qui le protège ; Athéna brise la houle pour permettre au héros un naufrage à l’abri de tout danger. L’épisode promet une fin heureuse dans le sens où d’autres divinités luttent pour que le destin du héros se réalise. Les divinités sont émues par l’injustice, l’inégalité de l’affrontement (« tant de maux… tellement » : les adverbes sous-entendent la démesure de la punition).

Situation finale :
v.390-392, le retour au calme.
Celui-ci est brièvement raconté dans une proposition juxtaposée : « le calme se refit », dans laquelle le préfixe de réitération suggère un retour au calme naturel et spontané. L’état favorable de la mer ne mérite pas description dans le sens où il n’apporte rien de révélateur concernant le héros.
L’épreuve est close.

En étudiant de plus près le schéma actantiel : Ulysse est au cœur de la tourmente, une tourmente qui le dépasse puisqu’au-delà de l’enjeu de son destin, les dieux s’affrontent entre l’opposant qui vise un intérêt personnel : la vengeance de son fils Polyphème et les adjuvants ou divinités féminines qui, émues par le triste sort d’Ulysse, le guident et le conseillent.
b. L'épreuve ultime, climat de la violence
Violence et démesure
La description de la tempête revêt une ampleur épique. Le champ lexical de la tempête s’accompagne d’un lexique violent dépassant tout réalisme.
- Les verbes sont d’une brutalité insurmontable pour le navigateur (« déchaîner-couvrir-tomber-s’abattre-soulever-rompre-fondre sur-cheoir »). Il semble se produire un mouvement vertical, de l’ordre venu « d’en haut », « sur lui », puis vers les profondeurs irrémédiables.
- Le thème de la grande vague revient à de nombreuses occurrences dans cet extrait puis dans l’ensemble du texte (vers 296, 313 320, 327, 353, 366…) : montrant l’incapacité d’Ulysse à surmonter le déchaînement de la vague sans une aide divine.
- La totalité de l’univers semble se déchaîner contre l’homme puisque Poséidon invoque les vents des « quatre coins de l’horizon » (Euros étant un vent d’est, Notos du sud, Zéphyr du nord ouest, Borée du nord). Il semble se produire une alliance infernale des éléments, d’où le verbe « rallier » les nuages, « la terre avec la mer », alliance intensifiée par l’adverbe « ensemble ».
- Le vocabulaire guerrier assimilant la tempête à un assaut monumental aboutit à une vision apocalyptique : le naufrage inévitable de l’équipage se traduit par la tombée métaphorique de la nuit, tombant comme un couperet, inéluctable. (« du haut du ciel tomba la nuit »)

Comparaisons homériques :
« La houle au gré des courants, l'emportait de-ci de-là »
« Comme quand, au temps des fruits, le Borée balaie les chardons dans la plaine, et ils s'agglomèrent en paquets »
« ainsi, les vents sur l'eau le ballotaient de-ci de-là »
« Tantôt c'était le Notos qui le jetait au Borée (…) tantôt c'était l'Euros qui le renvoyait au Zéphyr »
« Comme le vent violent balaie un tas de paille sèche et disperse le chaume à tous les coins du ciel »

- Les images utilisées dans la description de ce naufrage traduisent l’impuissance du héros réduit à l’état d’objet (au sens figuré comme au sens grammatical du terme : « l’emportait, le ballotaient, le jetait, le renvoyait » subissant le caprice des dieux comme le sous-entend l’expression « au gré de ».
- Le héros est réduit à un état végétal insignifiant (« les chardons… en paquets… un tas de paille sèche… le chaume »). Le vocabulaire est alors largement péjoratif et évoque la sècheresse, la mort, l’inertie, l’inexistence…

La densité de ces comparaisons traduit l’impuissance d’Ulysse ainsi que la puissance démesurée du vent, d’où la répétition des adverbes « de-ci de-là » créant un mouvement de balancier largement connoté par les verbes « balayer, ballotter, jeter ». Le sujet du verbe « jeter » le sujet est un vent du sud auquel répond le verbe « renvoyer » dont le sujet est un vent du nord. Ulysse est pris au piège entre des forces surnaturelles, déchaînées contre lui.

La confrontation est éminemment inéquitable. La scène de la tempête est une scène typique, un rite de passage dans lequel le navire se brise, des compagnons périssent pour centrer l’action peu à peu sur le seul homme de mérite survivant.

2. Réalisation du héros : de la tentation de la faiblesse à la réalisation de soi...
a. Tentation de la faiblesse
Tempête intérieure
- La tempête déclenche un débat intérieur : le personnage ressent peur et souffrance se traduisant affectivement et physiquement (« Ulysse sentit son cœur et ses genoux se rompre »). Il est comme spectateur de son désarroi et s’adresse ainsi, à lui-même, un encouragement pathétique. D’où l’exclamative exprimant la plainte et la crainte de sa propre perdition (« pauvre de moi ! ») ; et l’interrogative rhétorique et stérile (« Que va-t-il m’arriver encore ? »).
- Expression d’une crainte inutile puisque le héros constate avec dépit la réalisation de la prophétie qu’il redoute : « je crains que » s’annule d’emblée puisque « voici que tout s’accomplit ».
- Projection dans un irréel du passé : après un constat des conditions et causes de sa mort prochaine (utilisation du même vocabulaire brutal, de pluriels d’exagération « nuages-rafales-coins », d’hyperboles homériques « de tous les coins du monde »), Ulysse se projette dans un irréel du passé dans lequel la mort est synonyme de gloire guerrière. Il subit alors une hallucination, en proie à un délire de mort célèbre et de culte funéraire sacré, dont témoignent les subjonctifs plus que parfait.

Comparaison avec le récit du narrateur au chant VII
Le monologue du héros racontant son naufrage (vers 268-282) traduit avec une intensité plus vive encore la réalité de l’épreuve, énumérant rapidement chacune des étapes avec force propositions juxtaposées, coordonnées. La notion de durée est exclue ici, seuls sont mis en valeur les gémissements d’une souffrance dite avec humilité et l’acharnement d’un héros en lutte.
b. Initiation du héros
L’endurance et la ténacité dans l’épreuve
- Ulysse affronte l’extrême : la durée de son immersion frôle le danger mortel de la noyade comme l’indiquent les compléments « sous l’eau longtemps, sans plus pouvoir remonter ».
- Ulysse agit avec détermination : L’image du navire réduit à une planche devenant cheval de guerre montre la volonté d’Ulysse de combattre, d’où de nombreux verbes d’action marquant sa détermination. (« Ulysse, alors, monta sur une poutre comme on enfourche un coursier… quitta les vêtements… se hâta… plongea dans la mer les deux bras étendus. ») Il y a réhabilitation du héros déchu, remonté en scène sur un bois de navire-monture dont on sait l’importance dans une épopée guerrière. En dernier recours, comme ultime issue, Ulysse suit exactement les conseils d’Ino, rapidement, efficacement et oublie les gémissements pour affronter les flots déchaînés, sans aucune hésitation.
- Ulysse l’endurant : les circonstances (la durée « pendant deux jours et deux nuits » ; les intempéries « la houle » ; la proximité de la mort jusqu’à l’hallucination « son cœur plus d’une fois crut voir la mort ») mettent en valeur l’exploit exceptionnel et surhumain du héros.

La raison et la profondeur psychologique
La sagesse et supériorité héroïque du héros se marque par sa capacité de réflexion au cœur même du danger : « il n’oublia pas » et « se prit à réfléchir ».
Ulysse prend le risque de se méfier d’Ino, en gardant ses conseils en ultime recours, au cas où il ne parvienne pas seul, à affronter la tempête. Ainsi, il établit un projet, d’où nombre de futurs à valeur programmatique (= qui annonce un programme). Ces futurs évoquent le renoncement à suivre les conseils d’une divinité suspecte (« je ne l’écouterai pas… je ne bougerai pas ») pour préférer la prudence et ajourner la fuite dans les eaux (« je prendrai mon mal en patience… alors je nagerai »).

Métaphore de la vie
Le thème de la mer, de ses dangers, les intérêts bienveillants ou malveillants d’autrui est bien proche de celui de la vie et de ses aléas.
La tempête permet l’affrontement de soi à soi, sans possibilité de travestissement, comme un retour à soi et à la conscience après l’épreuve ultime de l’identité et de la force de la personnalité : d’où la nudité exigée par Ino, condition nécessaire de l’abordage pour une renaissance.
Conclusion
Le thème de la tempête est récurrent dans l’Odyssée : après cette première tempête reprise au chant VII par le personnage avec un changement de point de vue, un autre récit intervient au chant IX, puis un nouveau en quittant le pays des Cicones, ou encore au chant X, quand ses compagnons ouvrent l'outre d'Eole, et enfin, au chant XII après le sacrilège des boeufs d’Hélios.
L’épreuve s’accompagne d’une initiation du héros mis en danger, une renaissance…

Vous avez déjà mis une note à ce cours.

Découvrez les autres cours offerts par Maxicours !

Découvrez Maxicours

Comment as-tu trouvé ce cours ?

Évalue ce cours !

 

Découvrez
Maxicours

Des profs en ligne

Géographie

Des profs en ligne

  • 6j/7 de 17h à 20h
  • Par chat, audio, vidéo
  • Sur les 10 matières principales

Des ressources riches

  • Fiches, vidéos de cours
  • Exercices & corrigés
  • Modules de révisions Bac et Brevet

Des outils ludiques

  • Coach virtuel
  • Quiz interactifs
  • Planning de révision

Des tableaux de bord

  • Suivi de la progression
  • Score d’assiduité
  • Une interface Parents

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de Cookies ou autres traceurs pour améliorer et personnaliser votre navigation sur le site, réaliser des statistiques et mesures d'audiences, vous proposer des produits et services ciblés et adaptés à vos centres d'intérêt et vous offrir des fonctionnalités relatives aux réseaux et médias sociaux.