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Le Guépard : la mort

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Tous les numéros de pages font référence à l’édition « Points ».

1. La présence de la mort comme technique narrative
L’auteur a fait le choix de la focalisation interne afin de narrer les derniers instants de la vie de Don Fabrizio, technique déjà utilisée par Proust dans Les plaisirs et les jours où le sentiment de la mort est lié à une sensation auditive : « il eut peur en entendant sa respiration qui sifflait [...] et c’était là la fin de la jalousie. »
Lampedusa reprend cette donnée avant la mort du Prince : « On entendait un sifflement dans la chambre : c’était son râle. » (p. 268). La mort se fait d’ailleurs entendre depuis les premières lignes du chapitre : « comme un bourdonnement constant à l'oreille, le battement d’une horloge » (p. 255), « Il sentait que la vie sortait de lui par de longues vagues préssantes, avec un fracas spirituel comparables à celui de la cascade du Rhin. » (p. 257). À la clôture du chapitre, « Le fracas de la mer se calma d’un seul coup. »
Le chapitre peut être lu à la lumière des lignes de Proust évoquant dans Les plaisirs et les Jours la mort de Baldassare Silvande : le mourant contemple « la scène de sa mort, depuis longtemps préméditée mais sans cesse retouchée, ainsi qu’une œuvre d’art, avec une tristesse ardente [...] non pour la voir encore dans sa réalité, mais pour la regarder, comme un tableau. »
Telle est peut-être l’expérience prêtée au Prince par Lampedusa : s’imaginer sa propre mort comme une œuvre d’art...

À la dernière seconde de la vie, don Fabrice qui a passé tant d’heures à observer les étoiles voit « la créature désirée qui venait le prendre ». Il ne s’agit d’aucune des femmes aimées par la Prince : « Arrivée en face de lui, elle souleva sa voilette [...] plus belle encore qu’au temps où il l’entrevoyait dans les espaces stellaires » (p. 268). La jeune fille est la Vénus céleste qu’il avait observée dans le ciel, et rappelle la jeune fille étoile de Gérard de Nerval dans Aurélia : « ... aussitôt une des étoiles que je voyais au ciel se mit à grandir, et la divinité m’apparut souriante, dans un costume indien, telle que je l’avais vue autrefois. »

Toutes ces références intertextuelles sont autant de pierres de construction de l’édifice du Guépard. La Vénus céleste constitue l’une des pierres précieuses de la couronne que Lampedusa plante sur cet édifice.

2. Les manifestations de la mort
- Le rosaire : les rituels symbolisent les actions récurrentes qui caractérisent la famille Salina.

- Le jardin et le soldat mort : ingérence dans l’univers clos, hors du temps des Salina du monde extérieur (l’Histoire).

- Présence de la mort : le jardin rappelle un cimetière, les odeurs putrides, la vision noire de Palerme (les couvents). Par contraste, présence de la vie : le bonheur du pater familias entouré, les odeurs sensuelles, la fleur d’oranger, la danseuse, la visite à Mariannina.

- Le Prince, un héros différent : son origine (allemande et sicilienne), son physique (blondeur, peau claire), son intelligence (intelligence qui manque aux autres aristocrates et au roi dans le roman), sa passion pour l’astronomie : dimension spirituelle qui n’appartient qu’à lui, souhait d’un monde où tout est prévisible, où la raison domine, contrairement à la réalité de l’existence humaine. Les étoiles sont au prince ce que la « tour » est à Montaigne.
Cependant, de manière plus ou moins consciente, il rêve d’immortalité, immortalité par le prestige de ses découvertes scientifiques, par le prestige de sa famille, ou encore par orgueil de la nature humaine. Immortalité comme antithèse de la mort inévitable mais également comme une sorte de chimère destinée à faire taire les angoisses de l’homme qui prend conscience de l’éphémère de son existence.
L’immobilisme dont il fait preuve illustre le début de la « mort » de la noblesse sicilienne.

3. Le rôle de la religion
La religion joue un rôle « secondaire » dans le roman. De nombreuses allusions le montrent, relèguant la religion à un rang décoratif, accessoire.

Avec le déclin de la famille, les valeurs religieuses perdent de leur importance. Ainsi, le père Pirrone est réduit à deux fonctions dites ornementales :

une fonction politique : représentant d’une Église conservatrice, fidèle aux Bourbon, qui refuse les objectifs du Risorgimento (la Résurgence). Sa compréhension de l’histoire est théologique.

Un portrait moral : peureux, d’une intelligence moyenne, personnalité « tiède », sans épaisseur.
De même le rituel religieux tout au long du roman est détourné de son sens premier et nous pouvons voir plusieurs interprétations, ainsi le salon à la décoration païenne comme contraste à la religion chrétienne. La passion pour l’astronomie comme religion personnelle du prince et enfin la religion devient pour les trois filles du Prince restées célibataires un refouloir, et prend des aspects fétichistes.
Ainsi, la religion ne joue aucun rôle, aucun réconfort dans la mort et ne se réduit qu’à des faux-semblants uniquement destinés à sauver les apparences.

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