À la lumière d'hiver : Ecrire, pour quoi faire ? - Maxicours

À la lumière d'hiver : Ecrire, pour quoi faire ?

Objectifs :
Synthétiser les poésies, en avoir une vision d'ensemble.
Se préparer à la dissertation sur l'œuvre au programme.
Les pages ou passages cités se réfèrent à l’ouvrage A La lumière d’hiver, précédé de Leçons et de Chants d’en bas, et suivi de Pensées sous les nuages, Philippe Jaccottet, édition Poésie / Gallimard, Nrf.

Philippe Jaccottet né en 1925 est un auteur de la modernité. Sa poésie remet en question les mouvements littéraires antérieurs et s’interroge sur sa fonction, son rôle et ses limites dans un monde dévasté par la guerre…

Problématique : la poésie de Jaccottet s’ancre dans la modernité en se justifiant sans cesse, en doutant et se nourrissant de ses doutes, comme si elle répondait à une question soulevée par Yves Bonnefoy : « Que peut au juste la poésie ? » (Le Nuage rouge, Y. Bonnefoy, 1977) Alors, d’un point de vue plus personnel, quel est le but de l'écriture selon Jaccottet ?
1. Exorciser la mort
Dire la réalité sans concession : faire entrer l’agonie au cœur des mots
L’écriture de Jaccottet est un vaste Memento mori, (locution latine signifiant « souviens-toi que tu mourras ») comme un rappel obsédant de la finitude. L'écriture semble se nourrir de la mort pour mieux la dire et l’assumer. La poésie de Jaccottet est « la voix donnée à la mort. » (écrit-il dans Semaison) Le poète donne acte de l’innommable, en hantant ses textes par le thème de la blessure mortelle par laquelle la vie s’écoule. Le langage concrétise la réalité de la souffrance, du temps qui passe, de la finitude de la vie.

Exemples :
Les poèmes de Leçons décrivent l’agonie de son beau-père dans des images qui disent la stupeur, la révolte devant une souffrance insoutenable. Aux descriptions de l’avancée de la maladie, succèdent celles de l’horreur qu’inspire la transformation du cadavre, jusqu’à la perte de l’identité. Le poème « Déjà ce n’est plus lui » (page 27) décrit ce mouvement d’horreur face à la mort de la figure tutélaire qui le ramène à l’image anticipée de sa propre mort. Le poète efface l’identité du cadavre dans un démonstratif neutre « cela » qui le rend anonyme et dit toute la distance empreinte d’un mépris horrifié : « Qu’on emporte cela … qu’on nettoie ce lieu ».

Exorciser l’obsession et l’assumer : comprendre la mort en embrassant la vie

Ecrire est donner acte de la blessure et de la mort pour mieux l’assumer. Il s’agit de permettre l’expérience écrite de la mort comme si le fait de la nommer permettait de donner corps au sujet vivant le temps de l’écriture. Ainsi « parler » empêche la dissolution de l’être. L’acte de langage permet d’apprivoiser le monde dans un instant suspendu mais éphémère, initiant à une finitude ainsi acceptée.

Doc. Champ de blé au faucheur au soleil couchant,
Vincent van Gogh, 1889. Allégorie de la mort sereine

Exemple :
Dans « Écrire », (Chant d’en bas, page 64), la poésie permet la suture, la réparation du dispersé. Les verbes à l’impératif « relie-tisse-habille-couvre » participent tous du champ lexical de la couture et de l’enveloppement. « Écrire » permet de tisser un lien entre la finitude d’une vie et l’espoir d’une continuité. Par le ressassement, elle exorcise, un temps, le pouvoir de la mort. L’écriture gagne du terrain et offre une résistance au temps.
Trouver l’inspiration dans la mort, en la côtoyant dans sa réalité crue permet une écriture sans fin qualifiée souvent de « ressassement » dans le sens où elle ne cesse de dire, de se répéter infiniment, prenant source au sein même du besoin de dire…
2. Se régénérer dans l'écriture
« Parler » pour exister
Le recueil Chants d’en bas regroupe deux sections « chants » et « parler » qui montrent la tension problématique de la poétique de Jaccottet, à savoir une parole comme élan poétique ou une parole plus prosaïque. En effet, l’acte poétique est avant tout « parler », verbe repris à maintes reprises dans la section éponyme.

Exemples :
Les premiers textes de la section « Parler » s’essaient dans une dimension presque argumentative à définir le rôle de la parole poétique et ses limites. Le premier montre la dimension fragile du langage « facile » en allant jusqu’à dévoiler l’aspect trompeur de la paronymie de « fleur-peur » (proximité des sons dans deux mots) ; l’illusion trompeuse d’un mot trop détaché de la réalité (comme « sang » qui ne traduit pas l’horreur de la blessure).

En revanche, le troisième poème (page 45) dévoile une conception inverse du langage: « Parler pourtant est autre chose », mettant en lumière la jubilation poétique d’une habitation du monde ( « l’ivresse d’avoir bu au verre fragile de l’aube » met en évidence l’intimité du sujet lyrique en osmose avec la nature familière). La parole poétique est alors hommage à la beauté, à des réminiscences d’expériences singulières, comme pour « à sa suite guéer même la mort ».
L’acte poétique est autre qu’une parole qui tourne à vide, elle traduit la vie au travers d’instants fugaces revenus du passé comme ceux d’une osmose avec le monde. Parler, c’est exister.

Se recentrer sur la réalité du monde sensible
Ecrire n’est pas l’expression impudique du sujet lyrique mais le fait de se recentrer sur le désir authentique d’un contact avec le monde. Le poète aspire à dépasser l’angoisse de sa propre finitude, le traumatisme de la mort de ses proches ramené à ses propres limites en se recentrant sur l’essentiel.

Exemple :
Le poète recherche dans un poème-promenade la rencontre avec l’essence poétique du paysage qui permet au sujet de se recentrer sur une sensation privilégiée, une expérience mystique. Le monde devient refuge qui permet une extension de soi à l’infini, dans un regard qui annihile les limites et les frontières temporelles.

Ainsi, le regard panoramique permet une perception rassurante parce qu’étendue et sans limite. Le sujet accède à une extase qui subsume la joie de vivre, dans une pulsion de vie.
Ecrire, c’est donc atteindre le ton juste, la langue qui permette « la transaction secrète » : comme si le poète s’assignait un rôle de médiateur. Il est le témoin d’une expérience métaphysique (philosophie qui étudie les causes de l’existence), qui permet l’acceptation de sa finitude.
3. Tendre vers l'invisible
Contrer la défection du langage
Jaccottet ne cesse de s’interroger sur les possibles du langage poétique, remettant en question sa capacité à affronter l’insoutenable difficulté d’être. Le poète assume la fragilité de sa voix poétique et multiplie les moyens poétiques pour la contrer.

Exemple :
L'écriture se nourrit de comparaisons pour mieux dire, de tournures adversatives pour rectifier la justesse d’une image, il approche avec précaution dans une sorte de débat linguistique, de construction prudente, l’autre « chose ».

Contrer la dissolution en unifiant le fragmenté

La poésie s’assigne comme fonction d’ordonner le chaos du monde divisé entre vivants et morts, tout comme la fonction d’ordonner le chaos intime du poète. En effet, il est divisé entre des sentiments antagonistes d’angoisse et de quête d’un apaisement. La poésie exprime ce fantasme d’un équilibre.

Exemple :
Tout le recueil est traversé par la métaphore du tissage, de la suture, exploitant largement le champ lexical relatif à l’image. L’image de l’enveloppe, d’un tissu englobant pour rassembler les fragments participent de cette volonté de créer la continuité. L’écriture en revient à envelopper le fragment, tisser une unité du monde, embrasser la vie pour fantasmer sa continuité. Ainsi, le poète s’écrie « Et moi maintenant tout entier … enveloppé » pour « embrasser le cercle entier du ciel autour de moi, j’y crois la mort comprise » (« Et moi », Leçons, page 32).

Contrer l’absence de Dieu
Plusieurs poèmes disent la défection de Dieu : l’éclipse des « mages-nymphes-dieux lointains ». Il s’agit pour le poète de dépasser la nostalgie d’un monde sans Dieu en renouant avec un sacré païen, la trace d’un divin sans religiosité.

Exemple :
Dans le poème « Ecris » de Chants d’en bas (page 64), l’écriture poétique est dénuée de toute fonction morale ou religieuse prétendant « guider mourants et morts » (Leçons, p.11). L’allusion d’une écriture à « l’ange de l’église de Laodicée » destitue l’écriture poétique de toute mission autre que celle d’une fuite comme simple principe vital. (Référence à une citation du Livre de l’Apocalypse, dans lequel Jean reçoit un ordre l’intimant à l’écriture qui transmet la volonté divine aux sept églises dont celle de Laodicée, mettant en avant la fonction de guide spirituel et de modèle éthique de l’écriture sainte). L’écriture est remplissage, fuite, peu importe le destinataire ce que marque l’adversative « mais sans savoir à qui, dans l’air ».
Il s’agit d’unir la terre et le ciel, d’unifier la condition terrestre mortelle et l’aspiration vers une élévation métaphysique atemporelle.
L'essentiel
La lecture de Jaccottet permet de tisser des liens dans une poésie qui se cherche dans une certaine continuité. La spécificité de son écriture est justement le paradoxe d’une poésie qui dit la mort dans sa crudité pour permettre au sujet d’en assumer l’atrocité. En fusionnant avec le monde sensible, il fait l'expérience métaphysique de l'éphémère. Écrire devient alors lutter contre la dissolution du moi en se rentrant sur l’essentiel si indicible et abstrait fût-il.

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