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Toute interprétation est-elle trahison ?

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L’interprétation renvoie à ce que l’on appelait auparavant « herméneutique » : le terme grec herméneuein signifiait en effet « interpréter ». L’herméneutique s’attachait, d’une manière générale, à décrypter des textes obscurs en tentant de leur conférer un sens : cela a souvent été le cas, spécifiquement, pour les textes religieux, dont la signification n’était pas immédiate. L’herméneutique aujourd’hui désigne tout travail interprétatif : celui-ci peut porter sur des objets divers. Il peut s’agir d’un fait historique ou d’une œuvre musicale. La psychanalyse, par définition, a forcément recours à l’interprétation de données qui ne sont pas immédiatement compréhensibles, dont la signification demeure cachée. En ce sens, toute interprétation est nécessairement une traduction, et toute traduction, à ce titre, peut être considérée comme une trahison.

Lorsqu’on traduit un texte d’une langue à une autre, par exemple, on ne peut parfois que trahir la pensée de l’auteur, dans la mesure où chaque langue possède ses nuances, ses idiomes, dont aucune autre langue ne pourrait rendre compte. Les interprétations d’une œuvre musicale sont différentes les unes des autres ; certaines sont jugées moins réussies que d’autres, parce qu’elle trahissent l’intention du musicien au moment de la création de l’œuvre. L’interprétation d’un fait historique pourra différer selon les idées, voire les idéologies de ceux qui se livrent à cette interprétation. Il y aurait en outre des « conflits d’interprétation » susceptibles de faire que les significations conférées s’invalident toutes les unes les autres. La transparence serait donc impossible. Tout dépend en fait de l’intention de l’« interprète » et de ce qui est interprété :
on peut difficilement établir de comparaison entre, justement, l’interprétation d’un fait historique et l’interprétation d’une œuvre musicale.
1. Toute interprétation n'est pas une trahison
S’il s’agit de comprendre des faits qui ne sont pas en eux-mêmes compréhensibles, le recours à l’interprétation semble parfaitement justifié. C’est le cas notamment pour les faits historiques. L’histoire n’a un sens que dans la mesure où les historiens cherchent, notamment, les causes de la survenue des événements, s’enquièrent d’un ordre, d’une raison. Mais l’histoire humaine est-elle rationnelle ? À cette question, Hegel (1770-1831) répond par l’affirmative. Concernant ce qu’il nomme « l’ordre du monde », il affirme que l’histoire des hommes est gouvernée à la fois par la Raison et par les passions humaines, lesquelles sont l'« élément actif » de l’histoire. En effet, parce que l’homme est libre, il agit suivant ses propres inclinations et ses propres intérêts. En laissant libre cours à sa volonté, il fabrique l’histoire. L’histoire semble anarchique, parce qu’elle se constitue en fonction de la liberté et des passions de l’homme ; mais en fait l’homme participe à un projet rationnel. On peut en déduire qu’il s’agira, pour les historiens, de donner à cette Raison un contenu. Il faut trouver un ordre dans l’histoire. Il s’agit de mener, en quelque sorte, une enquête. L’historien a donc nécessairement recours à l’interprétation.

Sans cette enquête menée par les historiens, l’histoire ne demeure, selon la célèbre formule de Shakespeare dans Macbeth qu’« un récit plein de bruit et de fureur, racontée par un idiot et qui ne signifie rien ». La question de l’interprétation pose nécessairement, par conséquent, la recherche du sens.

Il n’est pas possible d’analyser un fait historique comme on analyse un fait naturel : c’est en substance ce qui ressort des travaux de Dilthey (1833-1911). Il faut donc recourir à deux types d’analyse : à l’analyse dite « explicative » pour traiter les phénomènes naturels, et à une analyse « compréhensive » pour traiter les phénomènes qui résultent de l’action humaine (les phénomènes historiques, par exemple). La compréhension demande en effet que l’on s’enquiert d’un sens caché des choses : lorsque ce sens paraît mystérieux, on a, encore une fois, nécessairement recours à l’interprétation.

2. Le conflit des interprétations
L’interprétation, nous l’avons évoqué, répond à certaines exigences, dans certaines situations particulières, même si elles n’ont rien en commun : on ne parle pas de la même chose en effet lorsqu’on parle de l’interprétation d’un événement historique, ou de l’interprétation d’une œuvre musicale. Pourtant l’une et l’autre appartiennent à deux registres de nécessité : celui de trouver un sens à ce qui semble de ne pas en avoir, dans un cas, et celui de pouvoir entendre l’œuvre musicale en question, dans l’autre cas (celle-ci, pour exister matériellement, soit être « exécutée »). Ces deux exemples ne semblent pas avoir de points communs, et pourtant ils donnent tous les deux lieu à ce que Paul Ricœur (1913-2005) a nommé un « conflit d’interprétations ». Plusieurs interprétations rivales peuvent en effet coexister.

Une remarque préalable s’impose : dans la mesure où l’interprétation est justifiée par le fait qu’un événement, une œuvre, un texte – ou un rêve – ne soit pas immédiatement compréhensible, ou qu’il puisse avoir, encore, plusieurs sens, la trahison ne peut être totale. Là où il faut donner un sens à ce qui n’en pas, un ordre à ce qui se présente apparemment de manière désordonnée, nous sommes contraints de dépasser ce qui se présente à l’interprétation ; l’interprétation serait toujours d’ores et déjà « mensongère », mais elle est un mensonge nécessaire.

Quoi qu’il en soit, le conflit des interprétations semble inévitable. Différentes d’un individu à l’autre, les interprétations sont également différentes d’une époque à l’autre. « Nous survenons, en quelque sorte, au beau milieu d’une conversation qui est déjà commencée et dans laquelle nous essayons de nous orienter afin de pouvoir à notre tour y apporter notre contribution » (Ricœur, Du texte à l’action. Essais d’herméneutique, II, 1986).

Paul Ricœur est également l’auteur de travaux sur la psychanalyse (De l’interprétation, essai sur Freud). Freud a mis en place, en effet, à travers l’élaboration de la notion d’inconscient, un système d’interprétation du sens caché de nos pensées conscientes, lesquelles ne suffisent plus à expliquer qui est l’individu. Le sujet n’est plus transparent à lui-même. La psychanalyse tout entière est, finalement, basée sur l’interprétation. Les rêves, les lapsus, les mots et les actes manqués sont autant d’indices révélateurs d’un sens dissimulé, que le psychanalyste se propose de mettre au jour. Comment toutefois suis-je assuré de la validité d’une interprétation ? La psychanalyse, qui prétendait s’ériger en science exacte, n’a finalement pas conquis ce statut. Il semble que toute discipline qui ait recours à l’interprétation ne puisse parvenir sinon à une vérité absolue, du moins à une validité universelle. C’est pourquoi les sciences « interprétatives » ne sont pas considérées comme des sciences pures.

3. Quand peut-on dire qu'une interprétation est une trahison ?
Renoncer à atteindre une vérité absolue (comme « deux et deux font quatre » ou « François Hollande a été élu Président de la République française en 2012 ») ne signifie pas que l’on renonce à la vérité. L’historien, lorsqu’il interprète les faits, recherche la vérité. L’interprète d’une œuvre musicale tente, précisément, de ne pas trahir l’esprit de l’œuvre elle-même, et donc l’intention et la sensibilité de celui qui l’a conçue.

D’une façon générale, nous trahissons une œuvre lorsque nous lui conférons un sens qui n’est pas celui que l’auteur a voulu lui donner. C’est souvent le cas pour les œuvres d’art, qu’il s’agisse d’œuvres musicales, poétiques, littéraires, philosophiques ou plastiques. Le commentaire philosophique par exemple – essentiellement interprétatif et explicatif – s’il trahit le sens implicite ou caché du texte, ne sera pas considéré comme valide. Lorsque nous comprenons autre chose que ce qu’un auteur a voulu dire, nous commettons un contresens : cela signifie que nous donnons au texte un sens qu’il n’a pas. C’est ainsi qu’en voulant traduire, nous trahissons. L’interprète a donc une obligation de fidélité, qui garantit la valeur de son travail.
L’œuvre de Claude Lévi-Strauss, philosophe et ethnologue français (1908-2009), a longtemps été placée dans le courant philosophique dit « structuraliste » (lequel consiste, dans un système donné, à privilégier les structures, les relations entre les termes plutôt que les termes eux-mêmes, pour expliquer le fonctionnement de ce système) alors que Lévi-Strauss lui-même ne se considère pas comme philosophe structuraliste. Vivant, un auteur peut s’expliquer et démentir les interprétations de son œuvre. Mais qu’advient-il d’une telle trahison manifeste lorsqu’un auteur n’est plus là pour le faire, et que le dialogue entre l’auteur et ses interprètes ne peut plus s’établir ?

Freud, dans Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci (1943), examine un rêve de Léonard de Vinci, que celui-ci a narré dans ses écrits, pour en déduire que le peintre était un homosexuel passif. Le contenu du rêve en question n’a cependant aucun caractère sexuel, apparemment, mais Freud y décèle l’indice irréfutable des penchants de Léonard de Vinci pour les hommes (ce qui est, historiquement, vraisemblable). Outre le fait que l’interprétation de Freud puisse naturellement sembler fantaisiste (tout dépend en fait, du crédit que nous accordons à la signification que donne la psychanalyse à certains symboles), on peut aisément imaginer que Léonard de Vinci n’ait pas accepté une telle interprétation. Nous pouvons nous-mêmes demeurer dubitatifs à l’égard du sens que Freud donne à ce rêve.

Toute interprétation en général est faite pour aider à comprendre ce que nous ne comprenons pas immédiatement. C’est le cas d’ailleurs pour le rêve de Léonard de Vinci, qui se demande lui-même ce que ce rêve peut bien signifier. Toujours est-il qu’il y a « trahison » lorsqu’un auteur estime que les interprétations révèlent une réalité que l’auteur ne considère pas comme telle. Marx n’aurait peut-être pas consenti à l’interprétation que Lénine a pu faire de certaines de ses théories, ni à l’application qui en a résulté. Nietzsche a évidemment été trahi par sa sœur, Elisabeth Forster, qui aura tenté de faire de sa philosophie une philosophie nationale-socialiste. Un auteur doit pouvoir rester maître de son œuvre et de sa vie, même en admettant qu’une œuvre recèle un sens qui lui échappe, révèle une vérité qu’il n’a pas vue. C’est le problème que pose la « surinterprétation » : même si celle-ci ne semble pas totalement fausse, la marge d’erreur est trop grande lorsqu’on dit « davantage » que ce que l’auteur a voulu dire.

L'essentiel
Le contresens (celui qui interprète dit ce que l’auteur ne dit pas) et la surinterprétation (celui qui interprète va bien au-delà d’un texte, d’une œuvre ou d’un événement) peuvent donc être considérés comme des trahisons. Toute interprétation, même si elle contient nécessairement une part de subjectivité, doit néanmoins s’efforcer d’être objective, et de viser une vérité, ou tout du moins une certaine authenticité. Certains interprètes détournent entièrement une œuvre de l’esprit dans lequel elle a été conçue (c’est le cas de Nietzsche et d’Elisabeth Forster) et de ses objectifs essentiels. Mus par leurs propres intérêts, guidés par la volonté de défendre leur propre idéologie, ou leur propre conviction, certains interprètes n’hésitent pas à pervertir une œuvre, voire à détourner les mots de leur sens et les faits de leur réalité. D’une autre manière, certains commentateurs cherchent davantage, à travers un auteur, à faire valoir leur propre pensée, plutôt que celle de l’auteur. Une certaine fidélité, une certaine humilité, semblent donc indispensables.

De plus, l’interprétation revient toujours, en fait, à une rencontre entre deux subjectivités, celle de l’auteur et celle de celui qui interprète ses œuvres. Si l’on ajoute à cela le fait que les acteurs ou les auteurs eux-mêmes ne sont pas toujours conscients des motivations qui sont les leurs, la tâche de l’interprète est nécessairement compliquée.

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