Lorenzaccio : lecture méthodique, acte II sc. 4, Lorenzo, sa mère, sa tante - Maxicours

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Lorenzaccio : lecture méthodique, acte II sc. 4, Lorenzo, sa mère, sa tante

Objectif
Découvrir un autre Lorenzo à travers le passage acte II scène 4, du début de la scène à « ... dites-lui qu'il verra bientôt quelque chose qui l'étonnera ».
L'acte I s'est attaché à présenter le héros comme un séducteur débauché et avili au tyran, notamment à travers l'image d'un Lorenzo faible et pleutre s'évanouissant à la vue d'une épée, humilié par le duc et ses conseillers. Ce portrait était toutefois ambivalent et laissait entrevoir un mystère chez ce héros énigmatique. C'est notamment à travers les doutes du Cardinal Cibo que le lecteur pouvait pressentir un double jeu.

L'acte II permet de révéler peu à peu la lutte de Lorenzo. Mais à l'aspect politique de l'intrigue, s'ajoute un enjeu existentiel pour Lorenzo. Cette scène de pause marque une première étape nécessaire à la compréhension de la personnalité du héros et de son projet qui s'esquisse. Loin des intrigues du palais ducal, Lorenzo se dévoile partiellement et apparaît ici dans un contexte plus intime, chez lui au palais des Soderini, en compagnie de sa mère Marie, et de sa tante Catherine. Cette scène résonne comme une réponse, ou du moins un écho à la scène 6 de l'acte I où Marie déplorait la déchéance de son fils et le « spectre hideux » qu'il était devenu. L'évocation d'un rêve est l'occasion de donner à voir un tout autre Lorenzo.

En quoi ce passage, à travers des éléments symboliques marquants, annonce-t-il à la fois un projet politique et une personnalité tourmentée ?
1. Une scène à l'atmosphère contrastée
a. Une atmosphère intimiste
Le cadre de cette scène et les liens entre les personnages présents devraient en faire une scène paisible. En effet, le cadre est celui du domicile des Soderini, un lieu qu'on imagine préservé de l'atmosphère viciée du palais ducal et des lieux de débauche de la ville. Lorenzo est entouré de personnes familières et aimantes, sa mère et sa tante, deux femmes que le lecteur a découvert comme des personnalités positives et vertueuses dans l'acte précédent. Tout concoure à la sérénité de cette scène familiale.
Lorenzo est indiqué comme étant « assis », on l'imagine ainsi écoutant sa tante proposant une lecture à voix haute pour amorcer le dialogue : « Quelle histoire vous lirai-je ? ». À cet égard, Catherine apparaît comme une femme cultivée et instruite. Elle comprend le latin et l'évocation de « l'histoire romaine » ajoute une note solennelle à ce tableau paisible.

Des marques d'affection sont visibles tout au long de l'extrait, entre les deux femmes d'abord. Catherine appelle Marie « ma mère » par affection (alors qu'elle est en réalité sa belle-sœur). Les adjectifs possessifs et le surnom « ma Cattina », traduisent en retour une tendresse partagée. On retrouve les mêmes procédés dans la relation qui unit Marie à Lorenzo : « Mon enfant », « Mon Lorenzino », « Renzo », « ma mère ». L'attachement et l'estime que Lorenzo porte à ces deux femmes s'exprime surtout à travers cette déclaration : « Je vous estime, vous et elle ».

Des liens d'affection sincères unissent ces trois personnages mais l'attitude singulière de Lorenzo va venir troubler cette harmonie apparente.
b. Le récit du suicide de Lucrèce et le cynisme de Lorenzo
Lorenzo, par une intervention brutale, vient assombrir la scène par une déclaration qu'il faut comprendre comme une provocation : « Je suis très fort sur l'histoire romaine. Il y avait une fois un jeune gentilhomme nommé Tarquin le fils ». Il entraîne la scène sur un terrain tendancieux car l'expression caractéristique des contes de fées « Il y avait une fois » est fort peu appropriée au récit qu'il entreprend, et l'évocation d'un « gentilhomme nommé Tarquin » est une antithèse évidente pour qui connaît ce récit.

Il s'agit de Sextus Tarquin, fils de Tarquin le Superbe, dernier roi de Rome et responsable de la mort de la famille de Junius Brutus. Ce dernier, attendant l'heure de la vengeance, s'infiltra auprès des Tarquin sous les traits d'un bouffon. Une nuit, en 509 avant J.-C., Sextus Tarquin s'introduisit chez Lucrèce, une vertueuse héroïne romaine, et l'outragea. Désespérée, elle se tua d'un coup de poignard pour préserver son honneur. Profitant de cette période troublée, Brutus exhorta le peuple à la révolte et, abolissant la royauté, associa son nom à la naissance de la République.

Lorenzo déforme cette histoire avec cynisme et opère un renversement des valeurs. D'« histoire de sang » pour Catherine, Lorenzo en fait, par un contraste saisissant, un « conte de fées ». Brutus, la figure républicaine, vengeur de Lucrèce, est dans sa bouche « un fou... rien de plus ». Enfin, l'agresseur, Tarquin est présenté comme un « duc plein de sagesse ». Le choix du terme « duc » n'étant d'ailleurs pas anodin. Ces expressions sont à comprendre comme des antiphrases. Mais le sarcasme dont fait preuve Lorenzo traduit le vice qui l'a contaminé et s'oppose à la vertu et à l'indignation contenue exprimées par Catherine et Marie à travers leurs interrogations : « Dites-vous aussi du mal de Lucrèce ? », « Si vous méprisez les femmes... les rabaisser devant votre mère et votre sœur ? ».
 
L'évocation de la figure féminine de Lucrèce prend, dans la bouche de Lorenzo, des accents ignobles où le cynisme est à son comble. Plusieurs euphémismes contribuent à tourner en dérision le viol et le suicide de Lucrèce (« allait voir en pantoufles si les petites filles dormaient bien » ; « elle s'est fourré bien gentiment son petit couteau dans le ventre ») et soulignent une forme d'irrespect à l'égard de son sacrifice tragique. La comparaison triviale à un oiseau piégé « s'est laissé prendre toute vive comme une alouette au piège » remet en question sa vertu et son statut de victime de même que les formes pronominales « s'est donné », « s'est laissé prendre », « s'est fourré » suggèrent que la victime était en réalité une fille qui s'adonnait à la débauche.
c. Une souffrance latente
Comment comprendre le cynisme assumé de Lorenzo ? Réel défenseur du vice aveuglé par la confusion des valeurs qui règne à la cour ou alors simple provocateur ?

• Son attitude peut s'expliquer par une volonté de choquer sa mère et sa tante, sans doute afin de conjurer l'inquiétude et la souffrance qu'elles manifestent à l'égard de son mode de vie et de la déchéance dont elles sont les témoins impuissants. D'ailleurs, leur attitude envers Lorenzo n'est pas accusatrice, elles semblent malgré le malaise provoqué, vouloir essayer de le comprendre. L'inquiétude de Marie se manifeste pleinement à travers le récit de son rêve qu'on peut comprendre comme une tentative pour retrouver le fils qu'elle a connu et le remettre sur le droit chemin. Tandis que l'inquiétude de Catherine est suggérée par l'interrogative « Qu'avez-vous ? vous tremblez de la tête aux pieds ».

• Son attitude peut également se comprendre comme une façon de conjurer sa propre souffrance (souffrance liée au manque qu'il doit porter) et de masquer sa sensibilité. Une phrase doit nous interpeller : « Je vous estime, vous et elle. Hors de là, le monde me fait horreur ». Au-delà d'un pessimisme assumé, il faut y lire une perte complète de foi en l'humanité dont la tirade III, 3 se fera l'écho. Dès lors, afficher son cynisme, c’est exprimer sa révolte contre un monde dont il ne veut pas.
2. La rêverie de Marie
a.  Une hallucination aux accent pathétiques
Marie évoque un rêve éveillé, une rêverie donc, voire une vision ou une hallucination. C'est un élément signifiant et non réductible à une anecdote surtout quand on sait que Musset était lui-même sujet à des hallucinations. Pour trancher avec le cynisme de son fils, Marie n'hésite pas à faire un récit empreint de nostalgie. Ce rêve traduit un état d'âme, il lui permet d'exprimer sa souffrance et donne à la scène une dimension à la fois onirique et mélancolique. Son récit est marqué par l'anaphore du pronom personnel de la 1ère personne du singulier qui souligne le caractère personnel, intime, de cette vision : « j'étais seule... », « je songeais », « je regardais »... Marie est dans un état méditatif. À la manière d'une mise en abyme, elle vit un songe dans un songe.

Elle évoque en premier lieu une douleur liée à la solitude : « j'étais seule », c'est le premier élément mis en exergue dans le récit. La solitude semble liée à l'obscurité « cette nuit obscure » mais la nuit a également un autre sens. Marie regrette les nuits studieuses de son fils, « lui qui passait autrefois les nuits à travailler ». La nuit est à présent synonyme d'obscurité pour elle (aux sens propre et figuré) car c'est le moment où elle est seule pendant que Lorenzo se livre à la débauche. C'est une source de souffrance sur laquelle elle insiste particulièrement : « mes yeux se remplissaient de larmes », « en les sentant couler ».
b. Un Lorenzo double
Lorenzo est bien entendu au centre du rêve de Marie. Son image s'articule autour de l'opposition entre passé et présent. Plus que tout, Marie évoque la nostalgie d'un passé heureux, d'un paradis perdu, à travers le parallélisme « aux jours où j'étais heureuse, aux jours de ton enfance » et la répétition de l'adverbe « autrefois » : « passait autrefois ses nuits... », « mon Lorenzino d'autrefois ».
L'image frappante du spectre, « un homme vêtu de noir », permet de donner à voir un jeune Lorenzo sage, instruit, et très studieux, à travers le motif du livre évoqué à deux reprises : « un livre sous le bras », « il a ouvert son livre ». Ce rêve révèle la dualité et le conflit intérieur de Lorenzo. Au Lorenzino idéal d'autrefois, s'oppose le Lorenzaccio du présent. Il faut également remarquer que le spectre rêvé par Marie s'efface complètement à l'arrivée de Lorenzo. Le rêve laisse place à une réalité douloureuse, en témoigne la métaphore « s'est effacé comme une vapeur du matin ».

Face à ce récit, Lorenzo abandonne le ton cynique adopté au début de la scène. Il manifeste son intérêt, voire son trouble pour l'évocation de son double, de ce spectre qui incarne à la fois lui et un autre. Son émotion s'exprime à travers une série d'interrogatives : « Vous l'avez vu ? », « Quand s'en est-il allé ? », « Et il s'en est allé... ? », une exclamative « Mon spectre à moi ! » et l'observation de Catherine « vous tremblez... ». En effet, c'est avec fébrilité (répétition « Catherine, Catherine ») et sur un mode impératif (« lis-moi ») qu'il exprime auprès de sa tante le souhait d'entendre « l'histoire de Brutus », comme s'il souhaitait s'imprégner du courage et de l'héroïsme de figures qui l'ont précédé. Lorenzo se révèle.
c. Une scène annonciatrice
Cette scène est l'occasion de comprendre en filigrane le projet de Lorenzo. À cet égard, une relecture du récit de Lucrèce s’impose afin d’en comprendre la portée profonde. En effet, elle présente de fortes résonances avec le schéma de la pièce : Tarquin, l’agresseur, représente Alexandre, le duc. Lucrèce, la victime, serait Florence outragée tandis que le libérateur serait évidemment Lorenzo.

Par ailleurs, Lorenzo, ici, se dévoile sur un plan personnel. Chose étonnante, il parle de cet être qu'il a été, à la 3e personne : « si mon spectre revient », ce qui souligne sans doute une certaine nostalgie quant à celui qu'il était. Pourtant, c'est sur l'évocation de son geste futur que se clôt notre extrait. Il manifeste une détermination assurée à travers l'emploi des deux verbes à l'indicatif futur « il verra bientôt quelque chose qui l'étonnera ». Le dévoilement progressif de son projet passe par cette étape importante : la pleine reconnaissance de celui qu' il était et qu'il ne sera sans doute plus.
L'essentiel
Il s'agit d'une scène intéressante car elle contient en germe tous les enjeux de l'œuvre :
- L'évocation du tyrannicide.
- La portée d'une action politique.
- Le thème du masque et du double.
- La crise et la recherche identitaire.
- L'innocence perdue.

Le héros se révèle comme un héros romantique à savoir un être de contradictions, un être multiple dont on perçoit le caractère tourmenté et, surtout, qui endosse son rôle d'homme révolté. Elle annonce la scène 3 de l’acte III où Lorenzo révèlera explicitement son projet et ses motivations à son ami Philippe Strozzi.

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